Des études épidémiologiques montrent qu'il existe un lien entre certains facteurs héréditaires et la susceptibilité à certaines affections liées au travail en cas d'exposition à des substances nocives.
La tentation est grande d'en conclure que les risques individuels peuvent être prévus et que le problème des maladies professionnelles est ainsi en partie résolu. Ce raisonnement comporte implicitement trois éléments :
La question est maintenant de savoir si ce raisonnement est exact.
Ce qui est certain, c'est qu'il ne tient pas pour les tests non génétiques.
On sait par exemple que les personnes atopiques (une prédisposition
aux allergies en partie déterminée par des facteurs génétiques)
souffrent plus vite et plus souvent d'asthme que les personnes non atopiques
lorsqu'elles travaillent dans un laboratoire d'expérimentation animale.
En suivant le raisonnement ci-dessus, ceci voudrait dire que l'identification
de ces personnes atopiques et leur écartement de la fonction de technicien
de laboratoire permettraient de résoudre en partie le problème
de l'asthme professionnel.
Un simple calcul conduit toutefois à des conclusions bien différentes.
Imaginons que 100 travailleurs doivent être engagés dans un laboratoire
d'expérimentation animale. À l'embauche, on décide d'écarter
les personnes atopiques car, dans les conditions considérées,
elles auraient un risque trois fois plus élevé d'asthme. Imaginons
que 5 % des candidats soient effectivement atopiques.
Pour identifier ces personnes atopiques, on combine une " cuti-réaction par piqûre " (skin prick test) et une analyse sanguine spécifique (test IgE), ce qui donne une sensibilité du test (identification de tous les véritables atopiques) et une spécificité du test (seuls les véritables atopiques sont désignés) de 90 %, une proportion très élevée.
Dans ce scénario, 14 des 100 postulants sont désignés comme atopiques et écartés. Cependant, 32 % seulement d'entre eux sont réellement atopiques (voir tableau).
Combien de cas d'asthme lié au travail seront évités par
l'écartement des personnes désignées comme atopiques par
le test? Ce pourcentage
est facile à calculer. En supposant que, sans sélection,
10 cas d'asthme pour 100 travailleurs apparaîtraient à terme,
il ressort du calcul que, avec la sélection et dans les mêmes conditions,
il faudrait encore s'attendre à 9,2 (9,196) cas d'asthme.
En résumé, dans cet exemple, afin d'éviter 1 cas d'asthme,
il faut réaliser 144 examens d'embauchage, à l'issue desquels
124 personnes seront identifiées comme non atopiques.
Parmi les 20 candidats qui ne seront pas acceptés, 14 ne
sont même pas porteurs du facteur de risque (faux résultats positifs
du test). En outre, la grande majorité des cas d'asthme ne seront pas
empêchés.
L'écartement à l'embauche des personnes désignées
comme atopiques par un test traditionnel (non génétique) réduira
donc à peine le nombre de cas d'asthme.
De plus, une telle pratique de sélection reviendra à écarter
de la fonction un grand nombre de personnes qui n'auraient pas souffert d'asthme
si elles avaient été engagées.
Le raisonnement selon lequel l'exclusion des personnes atopiques déboucherait sur une réduction importante du nombre de cas d'asthme ne tient donc pas. La raison en est qu'il n'est possible de prévoir correctement un risque futur pour la santé à partir de résultats de test que si toutes les conditions suivantes sont remplies simultanément :
La question est maintenant de savoir dans quelle mesure ces quatre conditions sont remplies pour l'utilisation de tests génétiques à titre prédictif.
Par exemple, si le facteur cherché n'apparaît que chez 0,1 % de la population et si le test a une sensibilité et une spécificité de 99 %, seulement 9 % (0,99/10,98 x 100) des personnes désignées comme porteuses le seront effectivement. Dans ce cas, 1 % des non-porteurs seront à tort désignés comme porteurs (voir tableau pour le résultat du test).
Dans les tests génétiques, l'imprécision concerne surtout la sensibilité. Puisque toutes les formes possibles du gène examiné ne sont pas connues, elles ne peuvent pas non plus être toutes testées. C'est pourquoi certaines personnes seront désignées comme non porteuses alors qu'elles ont pourtant un gène anormal.
Lorsqu'on recherche des variantes moins rares, le problème
de la classification erronée des porteurs et des non-porteurs du
facteur est beaucoup moins aigu.
Supposons qu'un facteur est présent chez 50 % de la population et
que le test a une sensibilité et une spécificité de
99 %. Dans ce cas, 99 % (495/500 x 100) des personnes désignées
comme porteuses le seront effectivement (voir tableau
pour le résultat du test). Mais, en matière d'embauche, si on décidait
d'exclure les porteurs, il faudrait écarter de la fonction pas moins
de la moitié des candidats.
Bien entendu, le scénario inverse est également concevable, à savoir que la différence de risque entre les personnes possédant les variantes génétiques avantageuses et les autres grandira à mesure que l'exposition augmente.
Pour pouvoir évaluer l'importance relative d'un facteur de susceptibilité, il faut donc connaître la relation précise avec le niveau d'exposition. Jusqu'à présent, on ne sait pratiquement rien en la matière. Vu les difficultés déjà évoquées (voir chapitre 3) pour la recherche épidémiologique, cette situation risque de ne pas beaucoup changer, du moins à court terme.
Nous avons démontré dans ce chapitre pourquoi la valeur prédictive d'un test pour un tel facteur génétique se révèlera généralement peu satisfaisante sur le plan individuel, même si l'on a déjà établi une nette corrélation entre le risque et ce facteur génétique.
Un risque futur pour la santé ne peut être prédit correctement sur la base de résultats de test que si plusieurs conditions sont remplies simultanément. Dans la pratique, il s'avère toutefois impossible de remplir toutes les conditions théoriques.
Les tests génétiques qui cherchent à déterminer la susceptibilité d'un individu à une maladie professionnelle ou une affection liée au travail ont à l'heure actuelle une valeur prédictive extrêmement limitée.
La susceptibilité aux maladies professionnelles est un phénomène
complexe. Sa composante génétique demeure largement inconnue.
À l'heure actuelle, on ne dispose d'aucun test génétique
permettant d'identifier avec une certitude suffisante les personnes qui présentent
un risque accru d'une affection déterminée suite à une
exposition professionnelle.
Pour l'instant, les résultats de tests génétiques ne peuvent donc pas constituer une base fiable pour exclure des candidats de certaines fonctions afin de prévenir des affections liées au travail.
Zen Fannoy |
On ne doit pas confondre corrélation et valeur prédictive |